Burundi – Rwanda : l’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi

Colonialité : l’aliénation des ethnies Hutu, Tutsi — le piège mental des Barundi et des Rwandais

Gitega, 18 juin 2026 — L’année 1911 marque un tournant décisif dans l’histoire des sociétés du Rwanda-Urundi, lorsque Hans Meyer formule et diffuse une lecture raciale et géopolitique de ces univers sociaux complexes. À partir de cette période charnière, les titres sociaux Hutu, Tutsi et Twa — qui appartenaient à des réalités historiques, sociales, économiques et politiques propres aux Barundi et aux Rwandais, soit des catégories sociales traditionnelles de l’Ubumu (le système socio-économique traditionnel) liées à la femme Tambour « Mu », soit Mukakaryenda, où les Hutu représentaient les producteurs des ressources nécessaires pour satisfaire les besoins de tous les Barundi, tandis que les Tutsi et les Twa étaient les fonctionnaires de l’État-Tambour (Ingoma) — allaient progressivement être transformés en catégories ethniques figées durant la période coloniale. Cette métamorphose ne fut pas un phénomène soudain, mais un processus insidieux qui s’étala sur plusieurs décennies, à travers les écrits, l’administration, l’enseignement, les massacres politiques et, plus tard, les guerres géopolitiques dans la région des Grands Lacs africains.

Première phase : la doctrine intellectuelle (1911 – années 1930)

La première phase de cet outil colonial fut intellectuelle et doctrinale. De 1911 aux années 1930, des missionnaires, des explorateurs et des administrateurs coloniaux produisirent de nombreux textes destinés à expliquer les sociétés du Rwanda-Urundi selon une grille raciale européenne. Dans ces écrits, les réalités sociales hutu, tutsi et twa furent progressivement ethnicisées. Les auteurs coloniaux s’efforcèrent de faire croire que les Hutu, les Tutsi et les Twa seraient des peuples séparés, dotés d’origines différentes, de caractères distincts et de fonctions politiques divergentes. Ces écrits constituaient la première phase de l’outil : ils fabriquaient une doctrine. Cependant, ils ne modifièrent pas encore profondément la conscience populaire, car la majorité des Barundi et des Rwandais ne lisait pas les langues coloniales et continuait de vivre selon ses propres représentations sociales.

Deuxième phase : la catégorisation administrative (1933-1934)

La deuxième phase, administrative, survint en 1933-1934 lorsque les autorités belges introduisirent les cartes d’identité ethniques au Rwanda-Urundi. Chaque personne fut désormais enregistrée officiellement comme Hutu, Tutsi ou Twa. Cette catégorisation toucha également les lignages, les imiryango, et se transmit automatiquement à la descendance. Les individus furent alors catégorisés administrativement à vie, et l’appartenance hutu, tutsi ou twa devint une identité bureaucratique imposée par l’État colonial. Mais cette décision administrative ne transforma pas immédiatement les réalités profondes des sociétés burundaise et rwandaise. Les Barundi et les Rwandais continuèrent, dans leur majorité, à comprendre Hutu, Tutsi et Twa à partir de leurs propres références historiques, sociales et culturelles. L’administration coloniale écrivit une identité sur le papier, mais la conscience populaire ne l’intégra pas encore pleinement comme une identité ethnique au sens européen.

Troisième phase : l’école, les séminaires et les universités

La troisième phase passa par l’école, avec pour objectif d’inculquer cette doctrine raciale et géopolitique aux élites du Rwanda-Urundi et du Congo belge. L’école devint alors un moyen de transmission de la doctrine coloniale. Depuis les années 1930, il existait déjà, au Rwanda-Urundi, une grande école d’élites : le Groupe scolaire d’Astrida, établissement de niveau primaire, secondaire et technique destiné à former des auxiliaires administratifs, médicaux, agricoles et vétérinaires. Les séminaires jouèrent également un rôle important. Au Rwanda, les petits séminaires commencèrent en 1913 avec le Petit Séminaire Saint-Léon de Kabgayi, tandis qu’au Burundi, ils débutèrent en 1926 avec le Petit Séminaire Sainte-Famille de Mugera. Les grands séminaires, destinés à former les prêtres du Rwanda-Urundi, structurèrent ensuite la formation supérieure du clergé, comme le Grand Séminaire régional de Kabgayi, transféré à Nyakibanda en 1936, ainsi que le Grand Séminaire de Burasira, fondé au Burundi en 1951.

Dans les années 1950 et 1960, les institutions universitaires apparurent ou se consolidèrent. L’Université Lovanium, à Léopoldville/Kinshasa, fut fondée en 1954. L’Université officielle du Congo belge et du Ruanda-Urundi, université publique coloniale belge située à Élisabethville/Lubumbashi, fut créée en 1955-1956. En 1958, la Faculté d’agronomie d’Astrida, liée à l’Université officielle d’Élisabethville/Lubumbashi, fut installée à Astrida/Butare. En 1960, elle devint l’Institut agronomique du Rwanda-Urundi, transféré à Bujumbura. Puis apparurent l’Université nationale du Rwanda à Butare en 1963, l’Université officielle de Bujumbura en 1964, devenue plus tard l’Université du Burundi en 1977.

Quelques intellectuels burundais et rwandais issus de ces écoles, universités et séminaires commencèrent alors à écrire en reprenant comme sources les ouvrages des missionnaires et des administrateurs coloniaux, contribuant, consciemment ou non, à faire circuler ce que l’on peut appeler le virus de l’outil raciste. Cependant, cette diffusion resta encore limitée, car la majorité de la population ne fréquentait pas l’école, et l’idée selon laquelle Hutu et Tutsi seraient des ethnies séparées ne s’enracina donc pas encore pleinement dans les masses populaires.

Quatrième phase : les massacres de masse et la fonctionnalisation politique

La quatrième phase, celle des massacres de masse, fut le moment où l’outil devint véritablement fonctionnel. Au Rwanda, en 1959, la Croix et la Bannière organisa un massacre de grande ampleur dans le but de provoquer un changement de régime et d’instaurer une République. Le récit diffusé présenta alors les Rwandais de l’ethnie hutu comme les responsables politiques d’une révolte contre les féodaux de l’ethnie tutsi, les victimes ou l’ancienne classe dominante. À cause de l’ampleur des morts, des déplacements et des ruptures politiques, surtout parmi les élites rwandaises, l’identification ethnique hutu et tutsi prit une force nouvelle. Ce fut à ce moment que les ethnies Hutu et Tutsi du Rwanda commencèrent à fonctionner comme catégories politiques modernes, et l’outil devint alors géopolitiquement opérationnel au Rwanda.

Au Burundi, la Croix et la Bannière planifia dès 1967 un massacre contre les Hutu du Burundi afin de remplacer l’Ubumu par une économie de marché. En 1972-1973, environ 500 000 Hutu du Burundi furent massacrés et près d’un million de personnes s’exilèrent à travers le monde, sur une population d’environ trois millions d’habitants à cette époque. En 1974, à l’Université libre de Bruxelles, la Croix et la Bannière organisa une conférence destinée à l’élite burundaise et au monde extérieur, expliquant alors que les Burundais « féodaux » de l’ethnie tutsi auraient voulu en finir avec les « paysans » de l’ethnie hutu. À cause de l’ampleur des morts, des exils et des traumatismes, surtout parmi les élites burundaises, les catégories Hutu et Tutsi commencèrent à fonctionner comme des ethnies politiques modernes au Burundi, rendant l’outil fonctionnel géopolitiquement dans l’espace burundais.

Dans les années 1970 et 1980, de nombreux intellectuels du Burundi et du Rwanda écrivirent désormais en se présentant, ou en étant présentés, comme appartenant à l’ethnie Hutu ou à l’ethnie Tutsi. L’outil colonial franchit ainsi une nouvelle étape : il ne fut plus seulement contenu dans les textes des missionnaires ou des administrateurs coloniaux, mais repris par des élites africaines formées dans l’école coloniale, dans les séminaires, dans les universités et dans les réseaux politiques de l’époque.

La guerre froide géopolitique et l’instrumentalisation par les grandes puissances

À partir des années 1970, dans les camps de réfugiés, les États-Unis commencèrent à envisager de chasser les puissances européennes de certaines terres africaines, notamment au Burundi et au Rwanda. Pour préparer ce projet, ils utilisèrent l’outil raciste géopolitique colonial. Comme les Hutu étaient au pouvoir au Rwanda, les États-Unis préparèrent des Tutsi, notamment autour du Front patriotique rwandais, avec Rwigema Fred ( remplacé plus tard par Kagame Paul ). Comme les Tutsi étaient au pouvoir au Burundi, ils préparèrent des Hutu, notamment autour du Parti pour la libération du peuple hutu, le PALIPEHUTU, avec Gahutu Rémi. À partir de la fin des années 1980 et du début des années 1990, avec la fin de l’URSS et le début de la globalisation unipolaire américaine néolibérale (GUAN), la guerre géopolitique menée par les États-Unis contre les puissances européennes, notamment la France, mobilisa pleinement cet outil. Cette guerre géopolitique, menée au sein même de la Croix et la Bannière, plaça la question hutu-tutsi au premier plan, chaque puissance choisissant alors l’« ethnie » qu’elle souhaitait appuyer selon ses intérêts stratégiques.

Le Burundi subit la guerre civile de 1993 à 2003, avec les camps de concentration hutu et les camps de regroupement tutsi. Environ 1,6 million de Barundi furent concernés, sur une population d’environ 4,5 millions d’habitants à l’époque. Le Rwanda connut, en 1994, le génocide des Tutsi et l’avènement du régime du FPR tutsi. La déclaration de Saint-Malo, en 1998, mit fin à cette guerre géopolitique entre les États-Unis et la France, la France de Chirac acceptant alors de baisser les armes dans l’espace des Grands Lacs africains. Dans les années 2000, les Tutsi furent au pouvoir au Rwanda, tandis qu’au Burundi les Hutu accédèrent au pouvoir.

Cinquième phase : l’institutionnalisation des ethnies Hutu et Tutsi dans les Constitutions  

La Croix et la Bannière exigea, à travers les accords de fin de guerre comme l’Accord d’Arusha, que les ethnies Hutu et Tutsi soient inscrites dans les constitutions. Chaque année, au niveau international, on commémore également le génocide de l’ethnie tutsi au Rwanda. Ainsi, au Burundi comme au Rwanda, une majorité de la population pense désormais que Hutu et Tutsi sont des ethnies. Pourtant, les Barundi et les Rwandais n’ont été colonisés directement que pendant une période relativement courte, entre quarante et soixante-dix ans selon les territoires et les périodes considérées. Cela montre la puissance de la colonisation et de la colonialité : en quelques décennies, un outil intellectuel, administratif, scolaire, religieux, politique et géopolitique a réussi à transformer des titres sociaux africains en identités ethniques modernes, puis en instruments de guerre, de domination et de contrôle régional.

Conclusion : sortir du piège colonial, cette aliénation mortifère

La colonisation est un crime contre l’humanité, et dans cette perspective, la reconnaissance par l’Union africaine de l’esclavage, de la déportation et de la colonisation comme crimes contre l’humanité et actes de génocide contre les peuples africains constitue un tournant majeur dans la quête de justice historique pour le continent africain. Voilà le piège géopolitique dans lequel, spirituellement, les Barundi et les Rwandais vivent aujourd’hui. Il leur faut sortir de ce piège de « l’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi » pour recréer leur unité.

Tout ceci révèle comment la transformation des catégories sociales traditionnelles en identités ethniques figées a été un processus méthodiquement orchestré par les puissances coloniales, puis habilement instrumentalisé dans les guerres géopolitiques contemporaines. L’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi n’est pas une fatalité historique, mais une construction artificielle dont il est urgent de se libérer pour retrouver l’unité fondamentale des peuples burundais et rwandais, au-delà des catégories imposées par l’étranger. La connaissance de ce processus de fabrication constitue la première étape d’une décolonisation intellectuelle nécessaire, seule à même de permettre la réconciliation véritable et la reconstruction d’un avenir commun.

Références

  • Baranyanka, Charles. Le Burundi face à la Croix et à la Bannière. Bruxelles, 2015. (« La Croix et la Bannière » désigne l’alliance historique entre le Vatican, la France — notamment via les Pères blancs de Lavigerie —, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis, contre l’ordre traditionnel burundais depuis le XIXᵉ siècle.)
  • Nahimana Karolero, Pascal. Réfugiés du Burundi — Quand Ingoma s’est tu. Histoire géopolitique d’un peuple brisé par la colonialité. Bruxelles, Génération Afrique, 2025. (« L’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi ») 🔗 nahimanakarolero.com
  • Nahimana Karolero, Pascal. Histoire du Burundi : les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain – Ingoma y’Uburundi. Éd. Génération Afrique, 2024. 🔗 nahimanakarolero.com
  • Nahimana Karolero, Pascal. La Guerre civile du Burundi (1993-2003). Face à la globalisation unipolaire américaine néolibérale. Bruxelles, Génération Afrique, 2024.
  • Nahimana Karolero, Pascal. Camps de concentration du Burundi (1996-2002) : les oubliés des collines — Mémoires d’un peuple enchaîné. Bruxelles, Génération Afrique, 2025.
  • Mbonyingingo, Leona. L’Épouse du tambour. Montréal, 2025.
  • Pini-Pini, Nsasay. Tribunal de l’Histoire africaine, Tome 1 : Réquisitoire contre l’Europe christianisée, en hommage à E. D. Morel (1873-1924/2024). Collection Historiographie du Monde contemporain, Éditions Cheikh Anta Diop (Edi-CAD), Douala, 2024.
  • Rugurika, Mathias. Repères historiques du Burundi, Tome 1 : De la période précoloniale à l’indépendance du 1ᵉʳ juillet 1962. 2022.
  • Colonialité : terme du courant idéologique décolonial désignant le système de prolongation de la domination coloniale après les déclarations d’indépendance. En février 2025, l’Union africaine (UA) a officiellement reconnu l’esclavage, la déportation et la colonisation comme des crimes contre l’humanité et des actes de génocide contre les peuples africains. Cette décision, adoptée le 16 février lors de la 38ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, à Addis-Abeba, marque un tournant majeur dans la quête de justice historique pour le continent africain.
  • 🎥 Propagande coloniale de 1939 : une étape dans la mise en place de l’outil raciste. Le film illustre le caractère théâtral de la construction coloniale de « l’ethnie tutsi », autour du Nil, de la vache, etc. 🔗 youtube.com/watch?v=QzZHZTgXrnQ

DAM, NY, AGNEWS : burundi-agnews.org, 18 juin 2026.

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