
Colonialité : l’Allemagne envisage de restaurer le bâtiment Baumann, construit à Gitega en 1912, pour en faire un musée mémorial. Annoncé lors d’une rencontre entre le président du Sénat burundais et l’ambassadeur d’Allemagne, ce projet remet en lumière une étape décisive de l’histoire d’Ingoma y’Uburundi : le passage de la résistance à la conquête allemande à l’installation matérielle de l’administration coloniale.
Gitega, 14/10/2026 (BDIAGNEWS) – Le président du Sénat burundais, Ndirakobuca Gervais, a reçu en audience Hubertus Klink, ambassadeur de la République fédérale d’Allemagne au Burundi. Les échanges ont porté sur le renforcement des relations bilatérales, la coopération et la préservation du patrimoine historique.
Le diplomate allemand a rappelé que son pays avait établi à Gitega, en 1912, un centre administratif colonial et y avait construit plusieurs infrastructures, dont le bâtiment Baumann. Il a annoncé que l’Allemagne envisageait de financer la rénovation de cet édifice afin de le transformer en musée mémorial, susceptible d’accueillir des objets et des archives de la période coloniale, notamment dans la perspective d’éventuelles restitutions.
Hubertus Klink a également annoncé la prochaine visite au Burundi du vice-chancelier allemand, à l’occasion d’une cérémonie commémorative prévue le 14 novembre 2026 dans un cimetière militaire allemand situé à Cibitoke.
Cette annonce invite à revisiter l’histoire des relations entre l’Allemagne et Ingoma y’Uburundi, l’État traditionnel des Barundi, bien avant l’établissement de l’administration coloniale à Gitega.
Le Burundi, pays du Tambour Ingoma, de l’Ubungoma – la cosmologie du Tambour – et de l’Ubuntu, a été agressé au XIXe siècle par la Croix et la Bannière. Après le Vatican et la France, à travers les Pères Blancs, puis l’Angleterre, dans le sillage de la Conférence de Berlin, ce fut au tour de l’Allemagne, qui commença officiellement la colonisation du Burundi en 1912. Cette colonisation fut de courte durée : en 1916, la Belgique prit le relais.
L’histoire de la présence allemande au Burundi doit être distinguée de celle de sa colonisation administrative. À partir des années 1890, l’Allemagne mena une guerre de conquête contre Ingoma y’Uburundi. Cette confrontation déboucha, en 1903, sur un compromis politique formalisé par le traité de Kiganda, conclu avec le Mwami Mwezi Gisabo. Malgré les ambitions impériales allemandes, le Mwami demeurait le souverain du Burundi, et non le Kaiser Guillaume II.
L’année 1912 marque une rupture fondamentale. La construction à Gitega du bâtiment Baumann est celle du premier édifice officiel allemand au Burundi. Elle matérialise l’installation de l’administration coloniale allemande. Il ne s’agit donc pas simplement d’un bâtiment historique, mais d’un symbole architectural du passage de la guerre et du compromis politique à une domination coloniale institutionnalisée.
Cette domination allemande prit fin en 1916, avec l’arrivée des forces belges. Le Burundi demeura ensuite sous administration belge jusqu’à son indépendance, le 1er juillet 1962. La colonisation du Burundi, crime contre l’humanité, a ainsi duré de 1912 à 1962, soit cinquante ans.
La rénovation envisagée du bâtiment Baumann en musée mémorial pose dès lors une question majeure : comment présenter ce monument non seulement comme un patrimoine architectural, mais aussi comme le témoin matériel de la colonisation allemande d’Ingoma y’Uburundi ?
Pour rappel, l’Allemagne a commis le génocide des Héréros et des Namas en Namibie (1904-1908) et le génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Au Burundi, l’Allemagne, c’est la guerre menée entre 1890 et 1916 contre Ingoma y’Uburundi et l’Ubungoma, dans le prolongement de la Conférence de Berlin de 1884-1885. C’est aussi la création de l’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi, notamment à partir du passage en 1911 d’ Hans Meyer.
En juillet 2020, lors d’une retraite sénatoriale organisée à Gitega sous la présidence de Ndikuriyo Révérien, le Sénat du Burundi avait adopté des recommandations demandant au gouvernement d’engager des démarches diplomatiques ou judiciaires auprès de l’Allemagne et de la Belgique, en vue de la reconnaissance des préjudices causés par la colonisation et de leur réparation morale, financière et matérielle.
Contexte : colonialité et impérialisme occidental
Le 16 février 2025, lors de la 38e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement à Addis-Abeba, l’Union africaine a officiellement qualifié l’esclavage, la déportation et la colonisation de crimes contre l’humanité et d’actes de génocide contre les peuples africains, une décision présentée comme un tournant dans la quête de justice historique pour le continent. Le 25 mars 2026, Journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté à son tour une résolution qualifiant la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé de « crimes les plus graves contre l’humanité ».
Références historiques
BARANYANKA, Charles. Le Burundi face à la Croix et à la Bannière. Bruxelles, 2015. (L’expression « la Croix et la Bannière » désigne, selon cet ouvrage, l’alliance historique entre le Vatican, la France – notamment via les Pères Blancs de Lavigerie –, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis contre l’ordre traditionnel burundais depuis le XIXe siècle.)
CHRÉTIEN, Jean-Pierre. Gitega, capitale du Burundi. Une ville du Far West en Afrique orientale allemande (1912-1916). Paris : Karthala, 2015.
NAHIMANA KAROLERO, Pascal. Histoire du Burundi : les grandes dates de l’histoire des Barundi et de l’État millénaire africain – Ingoma y’Uburundi. Bruxelles : Génération Afrique, 2024.
NAHIMANA KAROLERO, Pascal. Ingoma : État-Tambour. Cosmocratie de l’Ubungoma. Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
NAHIMANA KAROLERO, Pascal. Outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi. Bruxelles : Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
NAHIMANA KAROLERO, Pascal. Ubungoma – cosmologie du tambour ; Ingoma : cosmologie du son. Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
NIYONGABO, Philippe. Le Tambour sacré et ses secrets multiples. Mémoire, royauté et transmission de l’ingoma du Burundi. Les Éditions du Tambour – Ingoma Éditions, 2026.
NTABONA, Adrien. L’Ubuntu (humanité réussie) : ses roses et ses épines au Burundi. Bujumbura : Éditions du CRID, 2020.
RUGURIKA, Mathias. Repères historiques du Burundi. Tome 1 : de la période précoloniale à l’indépendance, le 1er juillet 1962. 2022.
Sénat de la République du Burundi. « Communiqué final sanctionnant la retraite sénatoriale tenue au Grand Séminaire Jean-Paul II en province de Gitega », 31 juillet 2020. https://burundi-agnews.org/wp-content/uploads/2020/08/bdi_burundi_colonisation_retraite_senat_juillet_2020.pdf
DAM, NY, BDIAGNEWS | burundi-agnews.org | 20/10/2026 | Photo : Intumwa Burundi@IntumwaNews