Burundi: Mgr. Alfred Ndoricimpa sur le Coup d'Etat au Burundi (21 octobre 1993)

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Mgr Alfred
Ndoricimpa

Évêque méthodiste, président du Conseil national des Églises du Burundi


Sur le coup d’État au Burundi

LE SOIR

AGNÈS GORISSEN

VENDREDI 22 OCTOBRE 1993

· Avez‑vous des précisions sur ce qui s’est passé ?

La nuit, les militaires du 11è bataillon blindé et du bataillon para ont attaqué le palais présidentiel. Apparemment, la garde présidentielle a pu repousser les rebelles. Puis les membres du gouvernement ont été arrêtés et emprisonnés. Hier midi, nous avons appris que peut‑être certains avaient été tués. Maintenant, le peuple, après avoir entendu les informations selon lesquelles leur président, qu ils avaient démocratiquement élu, avait été emprisonné sans raison par les militaires, le peuple donc s’est soulevé, il est descendu dans la rue pour protester et les militaires ont commencé à tirer sur ces civils sans défense.

C’est pourquoi je demande à la communauté internationale d’agir tout de suite pour protéger ce peuple qui a été opprimé et massacré pendant des années et des années et qui, maintenant, après des élections démocratiques pluralistes, vivait en paix, toutes ethnies confondues. Et puis des militaires viennent comme des fous pour refuser ce que le peuple a exprimé par les urnes. C’est inacceptable dans le monde actuel.

On m’avait informé qu’un coup d’État était préparé par le colonel Bikomagu, chef de l’état‑major de l’armée burundaise, en collaboration avec l’ex‑président Bagaza  – mais cela reste à confirmer en ce qui le concerne – , l’ex‑ministre des Affaires étrangères, Cyprien Mbonimpa, et le chef de l’aile dure du FPR, Paul Kagame.

· Le FPR, le Front patriotique rwandais, qui a entamé sa réconciliation avec le régime de Kigali, a donc un rôle dans les événements du Burundi ?

Depuis le temps de Buyoya _ NDLR : Pierre Buyoya, l’ancien président de la République _ , le FPR a voulu attaquer le Rwanda depuis le territoire du Burundi. Le major Buyoya l’a refusé. Maintenant, ils ont vu qu’avec la victoire du Frodebu – le Front démocratique du Burundi, le parti du président Ndadaye ‑, il n’y a plus du tout de chance pour que le FPR puisse opérer à partir du Burundi C’est pourquoi l’aile dure du Front patriotique rwandais a demandé que ses militaires soient intégrés à l’armée du Burundi, ce qui aurait été pour eux un moyen facile pour entrer au Rwanda.

· Et les militaires burundais rebelles, qu’est‑ce qui les a poussés à perpétrer ce coup d’État ?

Ils refusaient les élections, c’est tout.Il n’y avait aucun problème, les gens vivaient désormais en paix. À la tête du gouvernement se trouvait une femme réformiste. Ces militaires, originaires du Sud, sont ceux qui  ont dirigé le pays depuis l’indépendance. Et ils ne voulaient pas lâche le pouvoir. Ils l’ont donc repris.

· Et vous dites que vous aviez entendu parler de la préparation de ce coup d’État ?

Nous avions entendu des rumeurs selon lesquelles les personnes que j’ai citées Bikomagu, Bagaza Mbonimpa ‑ tenaient des réunions privées, apparemment destinées à préparer un putsch. Mais nous n’avons pas pris ça au sérieux. Et puis, la semaine dernière, l’ex‑ministre des Affaires étrangères Mbonimpa s’est rendu à Nairobi pour la conférence des Églises de toute l’Afrique. Il y a critiqué le fait que la Constitution burundaise ne comportait aucun article particulier protégeant la minorité tutsie du pays ‑ alors que la Constitution date de bien avant la démocratisation, lorsque son parti était au pouvoir. Il a alors dit qu il fallait s’attendre à un ” amendement “, ce qui laisse entendre qu’il était au courant du coup d’État.

· A‑t‑on une idée du nombre de victimes à Bujumbura ?

Non. Les communications téléphoniques sont coupées. Les maigres informations que j’ai pu recueillir viennent notamment des ambassades du Burundi à Nairobi et à Kigali et des différentes Églises d’Afrique.

· Sait‑on ce qu’est devenu le président Ndadaye ?

On m’a dit qu il a été emprisonné dans un camp militaire.

· En bonne santé?

Je ne sais pas. Il peut l’être, comme il peut avoir été tué.

· Qu’est‑ce que vous attendez exactement de la communauté internationale ?

Qu’elle secoure une population sans défense avant que le bain de sang ne s’étende à l’ensemble du pays. Nous avons besoin d’une force pour neutraliser ces militaires putschistes et rétablir un président démocratiquement élu.

· Une force armée, sous commandement de l’ONU ?

Si possible. Mais ce qui m importe, c’est qu’on protège la population burundaise et les étrangers qui vivent à Bujumbura ‑ des Américains, des Chypriotes, des Grecs…

· Qu’est‑ce que la Belgique peut faire en particulier ?

Nous demandons le secours de la Communauté européenne. C’est par la Belgique, je pense, qu’on pourra le mieux déterminer dans quelle mesure elle peut aider le Burundi. En collaboration avec d’autres pays, bien sûr.Il faut faire la même chose qu’avec le président Aristide en Haïti. Si la communauté internationale croit à la défense des droits de l’homme, alors elle doit agir.Il s’agit d’une urgence humanitaire. Sinon, beaucoup de sang coulera au Burundi.

AGNEWS 2006

 

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