Burundi / Diaspora : À Liège, une commémoration consacrée aux Tutsi tués en 1993

La mémoire du Tambour

Liège (Belgique), 24 octobre 2026 (BDIAGNEWS) – L’association Mémoire Vigilante Belgique organise, le 24 octobre 2026 à 13 heures, une conférence consacrée au Burundi de 1993, sous le thème « Commémoration du génocide contre les Tutsi ». La rencontre se tiendra au Sanctuaire Sainte-Julienne de Cornillon, rue de Robermont 2, à Liège, et accordera une place centrale aux témoignages, présentés comme des matériaux essentiels pour l’histoire et la mémoire. Les organisateurs invitent le public à se souvenir aujourd’hui « pour un demain plus humain », afin d’assurer la transmission de cette mémoire aux générations futures.

Il faut comprendre ce que signifie Ingoma y’Uburundi. Car le Burundi, avant d’être une ligne sur une carte, avant d’être une colonie, avant d’être une République, était un État-Tambour, Ingoma. Un État dont le cœur battait au rythme du Tambour Sacré, Karyenda. Un État où chaque être humain était un être-Tambour, un être-son, un être-vibration.
Les Barundi, me disait un vieux sage un jour, ne sont pas un peuple comme les autres. Ils sont nés de l’Ubungoma, la cosmologie du Tambour. Et de cette cosmologie découle l’Ubuntu, cette philosophie qui fait de chaque homme un frère, de chaque femme une sœur, de chaque étranger un hôte.

Dans cet État-Tambour, chacun avait sa place. Non pas une place hiérarchique, comme les Européens l’ont cru, mais une fonction. Une mission dans l’orchestre du monde.

Les Hima étaient des gardiens officiant pour MukaKaryenda, la Femme-Tambour, notamment à Buryenda. Gardiens de l’Icahi, cet organe sacré de l’institution de Karyenda où se réunissaient les Bakuru ou Bataka (les porteurs de parapluie), les chefs des lignages (imiryango). Spirituellement, gardiens des esprits, car chez les Barundi, un esprit correspond à un muryango, à un lignage, et à une vache, Inka, cet animal qui est bien plus qu’un animal. Les Hima, ces êtres purs, veillaient sur l’harmonie sociale. Ils étaient les gardiens du silence et de l’équilibre.

Les Tutsi étaient les fonctionnaires de l’État. Mais qu’on ne s’y trompe pas : le mot « fonctionnaire » ne rend pas justice à ce qu’ils étaient. Ils travaillaient dans les collines pour Nyamugari, le palais royal, ce palais qui était à la fois celui d’Imana, Dieu, et celui des Bami b’Isi, les rois de la terre : Ntare, Mwezi, Mutaga, Mwambutsa. Le Tutsi gérait l’Ubumu, ce système socioéconomique qui était bien plus qu’une économie : une manière de planifier la vie, de répartir les richesses, de prendre soin de tous. Le Tutsi était lié par une mission à l’État-Tambour. Il était le serviteur du bien commun.

Les Hutu étaient les travailleurs. Mais là encore, le mot est trop petit. Ils produisaient les ressources pour satisfaire les besoins de tous (tous les miryango), oui, mais certains parmi eux étaient aussi les savants, les planificateurs, les régulateurs. On les appelait les Banyamabanga. Ils formaient le pilier de l’Ubumu. Sans eux, rien ne tenait. Sans eux, l’État-Tambour n’aurait pas eu de substance.

Les Twa étaient liés à l’Icahi, travaillant pour le Tambour Sacré, pour Karyenda, pour Mukakaryenda. Eux aussi étaient des êtres-Tambour, des êtres-son.

Voilà ce qu’était le Burundi. Un orchestre où chaque instrument avait sa partition, où chaque voix comptait.

Puis vint le XIXᵉ siècle. Puis vinrent les Européens. Puis vint ce que les anciens appellent « la Croix et la Bannière » — cette alliance entre le Vatican, la France, l’Angleterre, l’Allemagne, la Belgique et les États-Unis. Une alliance contre l’ordre traditionnel burundais.

On dit que tout commença en 1911, avec la venue d’un certain Hans Meyer. Un homme comme tant d’autres, dira-t-on. Mais les idées sont des armes. Et celle qu’il apporta allait tout détruire : l’ outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi.

Dans les années 1920, on parla d’un génocide contre les Banyamabanga. Le mot « génocide » n’existait pas encore, mais la chose, elle, existait. On tua les savants, les gardiens de la mémoire, ceux qui savaient. Nombre d’entre eux s’exilèrent.

Dans les années 1930, vint le tour de Mukakaryenda, la femme-Tambour, la divinité suprême. On la convertit de force au christianisme. Ruburisoni devint Maria Ruburisoni. Et avec elle, ce fut la fin de Buryenda, la fin de l’Icahi et de ses gardiens Hima, les Twa démunis, la fin de l’Ubungoma, la fin de l’Ubuntu, et la fin des Bami b’Ijuru : Ntare w’i Nkoma, Nzobe y’i Kirwa, Mutaga wa Magamba, Mwambutsa wa Magamba. On instaura les ethnies Hutu-Tutsi au niveau administratif. On divisa pour mieux régner.

Entre 1959 et 1973, ce fut la destruction systématique. Nyamugari détruit, les Bashingantahe anéantis, les Tutsi démunis. Ingoma remplacée par la République. Les Hutu génocidés. L’Ubumu remplacé par l’économie de marché. Le Burundi n’était plus le Burundi.

Dans les années 1990, le monde changea. Les États-Unis, en guerre géopolitique en Afrique contre les anciennes puissances coloniales européennes, notamment la France et la Belgique, instaurèrent dans le monde ce que certains appellent la Globalisation Unipolaire Américaine Néolibérale (GUAN). Et pour cela, ils utilisèrent l’outil. L’outil raciste. L’outil raciste géopolitique colonial du conflit interethnique Hutu-Tutsi.

En octobre 1993, le président Ndadaye Melchior fut assassiné. On dit que la France était derrière, par l’intermédiaire du major Pierre Buyoya. On dit que Buyoya devança le colonel Bagaza Jean-Baptiste, lui-même soutenu par les États-Unis et l’Ouganda. On dit tant de choses. Mais ce qui est certain, c’est que le Burundi sombra dans la guerre civile. De 1993 à 2003. Des millions de victimes. Des morts, des réfugiés, des déplacés, des internés dans des camps. Des camps de concentrations !
Les témoins racontent. Ils racontent les collines rouges de sang. Ils racontent les enfants qui ne comprenaient pas. Ils racontent les femmes qui pleuraient leurs maris, leurs fils, leurs frères. Ils racontent l’indicible.

C’est pour cela que Mémoire Vigilante Belgique organise cette conférence. Pour que les témoignages ne meurent pas. Pour que la mémoire soit transmise. « Pour un demain plus humain », disent-ils.

En ce monde multipolaire, de nombreux panafricanistes burundais poussent les officiels à remettre en place l’Icahi, l’arbre à palabres burundais, cet organe de la Présidence burundaise où se réuniraient les Bakuru, les Bataka (les porteurs de parapluie), ces anciens respectés des leurs. Pour restaurer l’unité des Barundi. Pour faire face à la manipulation géopolitique qui se poursuit.
Car l’outil est toujours là. Gravé dans la Constitution ! Il rôde. Il attend. Il divise.

Je repense à ce vieux sage qui me parlait du Tambour. Il disait : « Le Tambour ne meurt jamais. On peut le faire taire, on peut le cacher, on peut le briser. Mais son écho continue de résonner dans le cœur des hommes. Tant qu’il y aura des Barundi pour se souvenir, le Tambour battra. »

Les Barundi sont un peuple de l’Ubungoma, la cosmologie du Tambour. Et le Tambour, même brisé, même silencieux, continue de vibrer. Dans l’exil. Dans la diaspora. Dans le cœur de ceux qui refusent d’oublier.
Et quelque part, dans les collines du Burundi, un Tambour attend. Il attend que son peuple se souvienne. Il attend que l’Icahi soit restauré. Il attend que l’Ubuntu renaisse.
Car le Tambour ne meurt jamais. Il attend.

Références

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Notes
– Conseil de sécurité des Nations Unies. Le Conseil de sécurité examine la situation au Burundi à la lumière de la rupture de l’ordre constitutionnel du 25 juillet dernier. Communiqué de presse CS/725, 28 août 1996. https://press.un.org/fr/1996/19960828.cs725.html.
– Groupe de réflexion et d’action pour le Burundi (GRAB). Scandale d’une enquête de l’ONU au Burundi : une analyse critique du Rapport S/1996/682 de l’ONU sur le putsch sanglant du 21 octobre 1993. https://grandslacs.graduateinstitute.ch/0421.pdf
– Le 25 mars 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté, par 123 voix contre 3 et 52 abstentions, une résolution portée par le Ghana au nom du Groupe africain. Elle qualifie la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé de « crime le plus grave contre l’humanité ». En février 2025, lors de son 38e sommet à Addis-Abeba, l’Union africaine avait qualifié l’esclavage, la déportation et la colonisation de crimes contre l’humanité et d’actes de génocide contre les peuples africains.

 

DAM, NY, BDIAGNEWS | burundi-agnews.org | 06/10/2026 | Affiche : Mémoire Vigilante Belgique

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