Burundi : Les lacunes de la mémoire – l’ancien Parti-Etat UPRONA – Me Rufyikiri

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La haine précède-t-elle ou suit-elle la posture idéologique ? Les deux sans doute. Sans doute qui dit haine de soi, dit haine des autres. Dans la sous-région les Partis politiques MPR, PARMEHUTU, MRND et autres du genre qui avaient imposé des régimes dictatoriaux basés sur le principe du Parti-Etat unique, ne font plus partie du vocabulaire courant seul l’UPRONA fait exception.

De fait, le Parti UPRONA n’a pas fait dans la dentèle au cours des quatre décennies passées sous son autoritarisme de 1966 à 1993, l’histoire du pays est émaillée de crimes graves dont de possibles actes de génocide, crimes de guerre et crimes contre l’humanité sans que les responsables de ces possibles actes n’aient été appréhendés. Au cours de cette tragédie, l’appareil judiciaire burundais a été nettoyé de la majeure partie de ses magistrats, cadres et agents d’ethnie hutu. La perception d’une justice mono-ethnique partiale trouve son origine à cette époque. En effet, non seulement l’appareil judiciaire était incapable de poursuivre les nombreux auteurs de crimes, mais certains procureurs et juges prenaient une part active dans le mouvement de répression sanglante, d’abus et de décisions arbitraires qui ont profondément marqué la mémoire collective.

La persistance de l’impunité concernant ces crimes est un caractère aggravant du dramatique conflit burundais, du « contentieux de sang »  et de mémoire. Le cas de Me Isidore Rufyikiri qui vient d’être radié du barreau burundais pour, entre autre, malversation économique et outrages divers envers les autorités n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Soit dit en passant, il était parmi ceux qui avaient procédé au coup d’Etat manqué du 3 juillet 1993 ce qui lui avait valu un emprisonnement qui a pris fin à la consommation du putsch sanglant qui a emporté Feu le Président Ndadaye trois mois plus tard et est membre actif de  PA Amasekanya, association connue pour ses actes de promotion de la haine ethnique.

Linéaire, cyclique, cosmique ou cellulaire, le temps qui passe factuellement ne passe pas. Si nous pouvons aujourd’hui produire une description du temps multiple, c’est tout de même le résultat d’une certaine évolution de l’histoire des sciences, d’un parcours de la pensée. Le problème du temps se pose à nous. Or il se donne dans la conscience. Il y a bel est bien un temps de la conscience. Ce dernier nous permet de revisiter l’opposition de l’espace et du temps, et de la contester. Ainsi, il y a un espace du dedans, lequel est pleinement mobilisé par la temporalité. Tant que nous volons à ras du présent, nous ne voyons aucun avenir devant nous et redoutons la catastrophe. Et s’il nous fallait ici prendre un peu de hauteur ? Comme le disait  Dieudonné Mbonimpa si catastrophe il y a c’est pour les propres membres de l’UPRONA qui ont eu à gérer la chose publique et donc comptables du bilan macabre de ces longues années de malheur.

Ledit système a engendré plusieurs pratiques rétrogrades et inhumaines, dont l’apartheid intellectuel burundais officialisé à l’époque dans le secteur du Système éducatif par la sélection via le Système des « U » et « I », la Fraude des Certificats de 6ème année, l’obligation de fréquenter des écoles du voisinage ainsi que l’Assaut des écoles rurales par des élèves des familles fortunées des centres urbains ; sans oublier le vol de diplômes couplé par une usurpation d’identité. Pleins de cadres burundais ont fait carrière en profitant de ce contexte. Il faudra aussi résoudre ce contentieux car les victimes directes et indirectes de ces pratiques ont eu des vies complètement brisées. Quelle dédommagement ou compensation pourra leur atténuer l’accumulation de souffrance  endurée pendant toutes ces années de misère, de frustration, de découragement et d’injustice gratuite ?

Au lieu de continuer à narguer, à accuser et à condamner les victimes de cet Apartheid, nous voudrions plutôt inviter le Gouvernement burundais et la Société civile à prendre ce dossier au sérieux et de mener des recherches approfondies en vue de trouver des solutions pour indemniser ou tout au moins apaiser les souffrances des victimes, sanctionner ceux qui détiennent des diplômes non mérités, fraudés ou usurpés ainsi que condamner les planificateurs et les exécutants de ce plan macabre. Dans une perspective pragmatique, un énoncé est vrai s’il est rentable. Cette affirmation ne conduit pas pour autant au cynisme. Nous sommes aujourd’hui déroutés par la nouvelle intolérance un phénomène « sui generis » à analyser en tant que tel. Bien entendu les idéologies sont sous-entendues par des intérêts. Il est probable que l’intérêt et l’idéologie sont inséparables que l’onde et la particule dans la mécanique quantique. Là où il y a l’un, il y a l’autre.

Non seulement les idéologies n’ont pas disparue avec la chute des régimes totalitaires, mais elles sont revenues sous d’autres formes. L’idéologie revient sous une forme édulcorée et dispersée (société civile). Même s’il n’y a plus ni terreur ni système global, le mode de pensée idéologique pénètre partout. Un de ses effets est de reformer à partir de schémas simples, dans le seul but de mise aux normes, des matières qui n’avaient pas besoin de l’être, au lieu de résoudre les problèmes on en crée.

Quand le fascisme se développe, c’est qu’au départ il a des racines profondes et invisibles à l’œil nu. S’en prendre aux individus fascistes sans pour autant combattre les raisons, les valeurs et les situations qui l’alimentent, ne servirait pas à grand-chose dans le fond.

Ce n’est pas l’illusion qui dissimule la réalité et on ne doit pas élever les enfants d’après l’état présent de l’espèce humaine, mais d’après un état meilleur. Egalement, on ne peut pas combattre le fascisme si l’on ne lutte pas contre les fascistes eux mêmes. Mais de la même manière, il serait vain de vouloir lutter contre les fascistes sans combattre le développement du fascisme lui-même. Avec le contentieux de sang non encore résolu au Burundi, il est fondamental aujourd’hui d’étudier, d’analyser et de comprendre le fascisme. Étudier ses origines et ses sources, analyser son développement et comprendre pourquoi et comment il prend de l’importance aujourd’hui au Burundi comme fond idéologique pour certains Partis politiques et qui ne s’en cachent plus.

Il est difficile de comprendre le rétrécissement de la liberté de pensée et d’expression auquel nous assistons aujourd’hui, sous la forme retord de la pensée au sein de l’UPRONA, sans se référer à la notion d’idéologie radicale capable d’affirmer tout et son contraire. Ce n’est pas seulement tel ou tel trait du passé qui se trouve ainsi disqualifié ou cette hypertrophie de l’esprit dans ce mode de pensée idéologique, mais le passé en général. L’emprise qui est exercée de plus en plus au sein de la sphère dite (société civile) amène à considérer  qu’elle aussi pourrait être tombée dans l’ornière idéologique qu’elle se targuait d’éviter. De fait, une série de prémisses simples dictent aujourd’hui  que son essentiel commerce tenu  pour un absolu est sa suprématie idéologiquement politique.

Dans l’affaire de Me Rufyikiri Isidore, de nombreuses organisations d’avocats dont les collectifs des bâtonniers de France et de Belgique en passant par la nébuleuse société civile burundaise prolongement de l’ancien Parti unique UPRONA, apportent un soutien fort et des plus émouvants à ce dernier. Louable me direz-vous ? Cependant, pendant toute la durée des quatre longues décennies de dictature, que ce soit pour le sort des survivants, même pour Feu le Président Ndadaye, leur silence à ce jour est plus qu’assourdissant. Il y a lieu à se demander si cette solidarité est à géométrie finie ou à géométrie variable.

M. Kabura Nicodème, 30 janvier 2014

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