Burundi / Génocide 1972 : Hommage à une héroine, Rose Karambizi Ndayahoze

Share Button
Mme Rose Ndayahoze
Il était une fois une femme qui criait contre le génocide mais qui, hélas, ne fut ni écoutée ni entendue
Il y a quelques jours, je mettais sur le site Internet Burundibwacu.info une annonce portant sur l’hommage que, au Congrès  de l’ACFAS, notre Colloque intitulé Et si la Géographie servait, aussi, à faire la paix, avait prévu de rendre à Rose Karambizi Ndayahoze. Une amie de France, dont le nom est Nadine Bazombanza, et qui est française et blanche de peau comme son nom ne l’indique pas, m’a alors écrit un message courriel, me demandant, inquiète, si Rose était encore en vie. Ces deux êtres, que sépare l’océan Atlantique, ont bien des choses en commun : elles ont toutes les deux perdu leur conjoint en 1972 à Bujumbura dans des circonstances qui, 40 ans après les faits, n’ont toujours pas été élucidées. Elles avaient chacune trois enfants de sexe masculin et elles ont toutes les deux décidé de quitter cette matrice devenue toxique pour préserver la vie de leurs enfants. Toutes les deux se sont aussi battues, avec force, avec une détermination sans faille, afin que nul n’oublie le génocide qui a emporté leurs époux et dont personne, jusqu’ici, n’a reconnu la responsabilité. Et toutes les deux ont gardé le nom des maris disparus pour perpétuer le souvenir de cet amour contrarié par les ouragans de l’Histoire des Grands Lacs africains.
 
L’inquiétude de mon amie a aussi une autre explication : en entendant parler d’hommage, elle a sûrement pensé que Rose Ndayahoze était décédée, parce qu’elle sait d’expérience qu’en Afrique des Grands Lacs, on ne rend hommage qu’aux trépassés. La culture rwandaise et la culture burundaise ont ceci de commun que les gens passent le plus clair de leur temps à dénigrer leurs semblables, à pointer du doigt les erreurs de leurs concitoyens, à décrire les échecs. Personne ne rend hommage aux gens… avant leur mort. Les hommages au Burundi se confondent avec ces oraisons funèbres où, avec un lyrisme touchant, des gens soudain inexplicablement inspirés, s’adonnent à un exercice déroutant où ils disent tout le bien qu’ils auraient dû dire de leur vivant à ceux qui sont partis à l’Auberge du Bon Dieu comme dirait Brassens. Pourtant ces hommages, s’ils avaient été rendus du vivant des personnes décédées, auraient peut-être incité les gens de bien à faire encore plus de bien, à s’engager plus résolument pour l’humanité, à donner plus généreusement de leur temps, de leur talent, pour la cause du bien commun. Je propose depuis quelques temps que change cet aspect toxique de notre culture et que l’on apprenne à rendre hommage aux vivants, pour les inciter à persévérer, à aller plus loin dans le service aux autres, plus haut dans la vertu, plus vite dans l’attention portée aux autres, surtout aux plus souffrants. Et pour inciter les autres à imiter leur exemple. C’est donc avec un bonheur non dissimilé que j’ai accepté l’agréable devoir de rédiger ce texte, que je voudrais présenter comme un bouquet de fleurs à cette mère-courage, à deux jours de la fête des mères.
 
L’histoire de Rose Ndayahoze que nous honorons ce soir, c’est l’histoire d’une femme ballotée entre deux pays d’Afrique centrale, coincée entre deux ethnies, prise en tenaille entre deux génocides. De part et d’autre des lignes de fracture ethnique, on l’a sommée de choisir son camp. Mais Rose Ndayahoze s’est refusée à prendre parti : le seul parti qu’elle ait jamais pris est celui des victimes, ceux que l’Histoire a broyés. Se refusant à se ranger du côté de ceux qui font l’histoire, elle a pris le parti de ceux qui la subissent, comme le suggère Albert Camus. 
Mais quand la foule vous crie, comme du temps des ferveurs révolutionnaires « Choisis ton camp camarade », ne pas prendre parti, refuser de hurler avec les loups, c’est prendre des risques. Et qui prend des risques, forcément, prend des coups. En l’occurrence, la constance avec laquelle cet être d’exception s’est tenue à cette ligne lui a valu des insultes, de la médisance, de la diffamation, qui ont mis à mal sa famille. Ces attaques sont venues de partout, y compris de proches parents. Les Justes sont souvent seuls dans leur combat, les solidaires sont souvent solitaires dans leur indignation. N’eût été cette extraordinaire capacité de résilience qu’on lui connaît, Rose Ndayahoze aurait probablement eu des problèmes de santé mentale.
 
Mais revenons aux commencements, pour suivre son itinéraire sur la terre des hommes, et l’accompagner sur ses chemins de transhumance. Cette odyssée commence en 1959. Au Rwanda, l’histoire s’écrit en lettres de sang. Une jeune fille quitte le Rwanda livré au bruit et à la fureur et s’installe avec sa famille au Burundi. Premier chemin de transhumance. Dans la terre d’origine, on parlait alors de révolution, mais il faut rappeler constamment cette leçon du pédagogue brésilien Paolo Freire, valable en ces années de braise : « Tant que l’opprimé n’aspire qu’à devenir oppresseur, il n’y a pas de véritable révolution ». Cette leçon magistrale est encore plus valable aujourd’hui dans cette Afrique des Grands-Lacs qui n’en finit pas de panser ses plaies.
 
 
Martin Ndayahoze
Quelques années plus tard, au Burundi, Rose Karambizi, qui ne s’appelle pas encore Ndayahoze, tombe amoureuse d’un militaire de la jeune nation burundaise, à peine sortie de la nuit coloniale. Elle ne se pose pas la question de son appartenance ethnique : il est si beau, si aimant, si humain. On a beau lui dire qu’il y a des bourrasques et des ouragans qui s’annoncent, que des nuages s’accumulent à l’horizon de l’histoire du jeune État, elle n’en a cure. Pourquoi ? Simplement parce que c’était lui et parce que c’était elle ! Une question de chimie entre deux êtres, que rien de rationnel ne peut expliquer…
 
Car le Commandant Ndayahoze, qui n’était pas du même groupe ethnique que Rose, était un juste, un patriote qui aimait son pays et souhaitait pour lui un avenir radieux. Il ne le souhaitait pas seulement, il travaillait ardemment pour qu’il advienne. Aussi est-ce par passion pour son pays qu’il supplie le Président de la République d’alors de combattre le sectarisme et la haine ethnique que développent les médiocres parmi les courtisans du régime, qui se cachent derrière les ethnies pour diviser le pays et le condamner à tourner en rond. Martin Ndayahoze meurt en 1972, emporté par les mêmes esprits sectaires qu’il dénonçait. Les plus belles choses ont le pire destin, disait le poète François Malherbe. Elles durent peu. Comme la rosée, qui dure l’espace d’un matin.
 
De son mari si tôt disparu, après cinq années d’un mariage heureux, Rose a appris une grande leçon : la haine tue. Il faut la combattre. La dénoncer. Le génocide, le crime des crimes n’est pas un concept abstrait, une vue de l’esprit ; elle l’a vécu dans sa chair. Au Rwanda, son pays d’origine et au Burundi, son pays d’adoption.
 
Mais la première chose qu’elle a eu à faire, en mars 1973, après la mort de son mari, c’est de soustraire ses enfants à cette géographie de la haine. Alors, effondrée après la mort de son mari, peinée par le naufrage de son pays d’adoption, dépouillée de tous ses biens, Rose Ndayahoze se ressaisit : « les femmes sont faibles, mais les mères sont fortes », écrivait Victor Hugo. C’est dans le coffre d’une voiture d’un diplomate zaïrois de l’époque que Rose Ndayahoze fuit le Burundi et traverse la frontière ouest du pays, à la recherche de lendemains qui chantent. Sur son deuxième chemin de transhumance. Ce sera un bref passage au Congo, puis au Kenya pendant 9 ans via l’Ouganda. Son troisième chemin de transhumance la mènera au Canada, où elle s’installe en 1982. Dans cette quête de paix, elle est cependant constamment suivie à la trace. Et pour cause : elle en sait trop sur le Burundi et sur ceux qui ont déchaîné l’apocalypse en 1972.
 
Rose Ndayahoze ne trouvera donc pas le repos au Canada. D’abord parce qu’elle a vu, de ses propres yeux vu, les pulsions génocidaires à l’œuvre. Elle veut jouer un rôle de veilleur de nuit. D’éveilleur de conscience. De passeur de mémoire. De témoin. Mais le témoignage est paradoxal. Primo Lévi écrit en 1986 dans un livre intitulé Les naufragés et les rescapés. 40 ans après Auschwitz « Les “vrais témoins“, sont ceux qui n’ont pas survécu : les “musulmans“ , les “engloutis “, les “naufragés “. Seul le témoignage de ceux qui ont touché le fond aurait pu avoir une signification générale. Le témoignage de ceux qui en sont sortis, les “rescapés“, est indirect. Ils parlent pour les absents, par délégation. De plus, la volonté d’expiation et/ou de justification, pourrait être un facteur d’altération de la véracité du témoignage ». Les témoins par délégation, les rescapés qui parlent au nom des engloutis, courent alors le risque de ne pas être crus. Et de toutes façons, ce qu’ils ont vécu est indicible : c’est-à-dire, littéralement, que ce vécu ne peut être traduit en mots. Alors, on les croit à peine, on détourne le regard, incrédule, en oubliant qu’ils témoignent pour que l’histoire, un jour, ne se mette pas à bégayer. Car Primo Lévi ajoutait du même souffle, pour justifier sa prise de parole, pour rendre impératif l’acte de faire mémoire, de témoigner : « C’est arrivé, cela peut donc arriver de nouveau : tel est le noyau de ce que nous avons à dire » . On sait que Primo Lévi a mis très longtemps à commencer à parler de la Shoah, et qu’il finira par se suicider en 1987.
 
Pour en revenir à Rose Ndayahoze, c’est malgré le paradoxe du témoignage, l’indifférence et l’incompréhension, que la veuve a décidé de jouer, à ses risques et périls, ce rôle de veilleur de nuit et d’éveilleur de conscience : elle a compris avant les autres, et souvent contre les autres, que le ventre d’où sont sortis les génocidaires qui ont endeuillé l’Afrique des Grands Lacs est encore fécond. Elle a alors pris son bâton de pèlerin, pour rappeler aux Nations Unies qu’une Convention internationale sur la prévention et la répression du crime de génocide avait été adoptée, le 9 décembre 1948 et que par cette convention, les Nations Unies s’obligeaient à faire œuvre de pédagogie, afin que le crime des crimes ne resurgisse pas. Que l’institution s’obligeait aussi à réprimer le génocide, à traduire devant les juridictions nationales et internationales les États et les individus qui, au cœur de ces États, avaient commis l’innommable. Rose Ndayahoze a décidé de parler, de rappeler cet engagement. À travers les médias, elle a alerté l’opinion nationale et internationale sur ce qui s’était passé là-bas, dans cette province de l’humanité logée au cœur de l’Afrique interlacustre. Elle a fait appel aux Nations Unies à New York et pour toute réponse, elle a été déclarée persona non grata au sein de l’immeuble de verre de Manhattan et elle a perdu son emploi à l’Organisation pour l’aviation civile internationale, un organisme affilié aux Nations Unies. Elle a fait appel à la générosité et à la sincérité des dirigeants de l’Afrique des Grands lacs, rappelant que les discours hypocrites sur l’unité nationale qui oublient délibérément la justice, qui se refusent à dire la mémoire et à dire le droit, mènent à des impasses. Quand le Burundi s’est encore embrasé en 1993, certains se sont rappelés que cet appel pour la vérité et pour la lumière, qu’elle lançait de son appartement montréalais, n’a pas eu d’écho à Bujumbura. Pendant longtemps, au lieu d’écouter l’appel à la raison, l’Ambassade du Burundi à Ottawa avait plutôt employé les moyens mis à sa disposition par le contribuable burundais pour nuire à la messagère, se refusant à lire et à relayer le message. Rose Ndayahoze a été traquée, matraquée, calomniée auprès des autorités canadiennes, et cette campagne de diffamation lui a considérablement nui.
 
Et pourtant ce message vaut encore la peine d’être réitéré, d’être relayé, d’être entendu. Puisque nous inscrivons cet hommage dans le cadre du Congrès portant sur la géographie qui sert, aussi, à faire la paix, disons que Rose Ndayahoze propose un cap vers lequel devraient naviguer toutes les embarcations nationales : l’État de droit. Seul l’État de droit est capable de rassurer, de sécuriser, d’éloigner à jamais le spectre du génocide. Nous le savons parce que nous l’avons vu, plus souvent qu’autrement, en Afrique des Grands Lacs : les États peuvent devenir fous, tuer, torturer, mutiler. Il faut une boussole pour la navigation vers l’État de droit ; il faut des garde-fous pour protéger les citoyens, au cas où les États deviendraient monstrueux et se mettraient à dévorer leurs propres enfants. Cette boussole qui facilite la navigation, et ce garde-fou qui protège les citoyens contre les États monstrueux, c’est la Convention Internationale sur la prévention et la répression du crime de génocide. Il faut la faire connaître, il faut la lire, il faut la défendre et l’illustrer. L’autre volet de l’action de Rose est donc l’éducation, pour que les jeunes s’imprègnent des valeurs de l’État de droit. Pour qu’ils grandissent en ayant constamment en mémoire ces mots très forts de la Déclaration universelle des droits de l’homme à savoir que tous les humains naissent libre et égaux, en droits et en dignité.
 
Il faut naviguer vers la paix, vers l’État de droit, nouveau Cap de Bonne Espérance. Avec la Convention comme boussole. Et les écueils ne manquent pas sur cette mer agitée où nous naviguons et qui est constamment hantée par les tempêtes et les ouragans de l’histoire. Ces écueils sont souvent des constructions humaines, aussi épaisses que la bêtise humaine.
 
Le XXème siècle, et surtout le XXIème siècle que nous avons récemment inauguré sont caractérisés par la prolifération des murs. Un peu partout dans le monde, nos frères humains construisent des murs : en Israël, aux États-Unis, en Inde, en Afrique du Sud, à la frontière avec le Zimbabwe, des murs poussent…. comme des champignons. Les murs séparent, éloignent, divisent, excluent. Physiques ou imaginaires, matériels ou immatériels, ils sont d’une redoutable efficacité. Ils dessinent une géographie du refus de l’autre, une cartographie de la haine et de l’apartheid. Coincée entre trois pays, le Canada qu’elle habite et le Rwanda et le Burundi, qui l’habitent malgré les blessures qu’ils lui ont infligées, Rose Ndayahoze est devenue un trait d’union, elle est devenue un pont entre trois pays et deux continents. Elle s’est faite bâtisseuse de ponts. Car, contrairement aux murs qui séparent, les ponts dessinent une géographie de la rencontre, de la relation, du partage, de la communion, bref de la communication. Mais les ponts, s’ils relient, ils ont aussi le triste destin d’être constamment piétinés. Elle le fut aussi, comme il fallait s’y attendre.
 
Le premier pont que Rose Ndayahoze a voulu construire, celui qui lui a pris le plus d’énergie, c’est le pont de la mémoire, entre le passé et l’avenir : il faut rappeler le génocide, afin que nul n’oublie qu’il peut se répéter. Rose Ndayahoze avait entrepris ce travail de mémoire, la veuve avait décidé de témoigner pour ce que l’homme a de plus humain. Parce qu’elle a vu se déchaîner les animaux à visage humain comme dirait Martin Gray, elle a décidé de prendre la parole, pour dire que la haine n’aura pas le dernier mot, et qu’il y a de la place pour l’espérance dans une région livrée aux démons de la division. Notre reconnaissance est tardive, mais nous osons espérer qu’elle ouvrira la porte à d’autres, à de nombreuses autres.
 
Terminons par un appel. Il existe au Québec une localité que l’on appelle Venise-en-Québec. Il dépend de nous, puisque nous sommes là, que nous nous inscrivons désormais dans l’espace québécois, qu’il existe un Burundi-en-Québec et un Rwanda-en-Québec. Par notre hommage, c’est donc le Burundi-en-Québec, le Rwanda-en-Québec, qui reconnaissent l’inestimable contribution de Rose Ndayahoze à l’émergence d’une culture de paix en Afrique des Grands lacs et partout ailleurs dans le monde. Un jour peut-être, à Bujumbura et à Kigali, on reconnaîtra le travail titanesque qu’elle a mené ici en terre d’Amérique pour qu’advienne la paix en terre africaine, sur les mille collines inter-lacustres qui nous ont vus naître. J’ose espérer que cet hommage lui sera rendu de son vivant et non après sa disparition, comme nous en avons la fâcheuse habitude dans nos pays d’origine. Il nous faut tous conspirer pour que ce sursaut citoyen intervienne chez nos dirigeants. Je remercie l’ACFAS et la Maison de la Géographie de Montréal d’avoir montré le chemin, de nous avoir donné l’occasion de présenter à Rose Ndayahoze l’hommage des peuples des Grands Lacs, en attendant qu’intervienne celui des États.
 
Texte présenté au Palais des Congrès de Montréal, le 10 mai 2012      Fabien Cishahayo
Facebook Comments